Dieu et personne
L’athée que je suis a été un peu pris au dépourvu hier. J’ai rencontré Dieu.
Oui, oui, Dieu. En personne.
En tout cas un des dieux de l’olympe de la bioinformatique. Un certain Michael Waterman est venu dans mon institut donner un talk. Ce gentil monsieur est à l’origine d’un algorithme d’alignement local de séquences d’ADN, d’ARN et de protéines. Pour vous donner une idée, BLAST est basé sur cet algorithme. Rien que ça.
Je le précise pour celles et ceux qui pensent qu’un ordinateur est une machine du diable inventée par un pervers des temps modernes, un triangle des Bermudes où plusieurs années de travail, de recherche, de photos, de tranches de vie peuvent disparaitre en un seul clic et qui est la source d’une incommensurable honte à chaque visite du rayon informatique de la FNAC, mais qui me suivent quand-même sur la toile, on peut faire des choses formidables en biologie en n’utilisant qu’un ordinateur. Moi qui vous parle, je suis biologiste et je passe mon temps et ma thèse sur un ordinateur à analyser des génome de mammifères et à essayer de comprendre comment ils évoluent. D’autres analysent le génome humain en utilisant des algorithme et des programmes informatiques très compliqués pour la plupart. Cette discipline qui porte le doux nom de bioinformatique est assez jeune (une petite quarantaine d’année tout au plus) et le gentil monsieur qui a parlé dans mon institut hier a tout simplement été un des pères fondateurs de la discipline.
J’avoue (presque sans honte) que je ne savais pas qui il était avant hier matin. C’est aux réactions des gens à qui j’ai demandé qui il était que je me suis rendu compte de l’importance qu’il avait pour beaucoup de gens. Mais le « coup de grâce » a sans nul doute été l’attitude du grand chef à son égard. Dans un laboratoire (je désigne ainsi le département de mon institut où je travaille), le grand chef a un statut de demi-Dieu, voire de Dieu à part entière pour certains. C’est lui qui guide les travaux de ses équipes de la lumière de son immense connaissance, c’est lui qui fait des pieds et des mains pour avoir des sous auprès des gens qui donnent les sous. Bref, c’est plus qu’un roi, c’est un Dieu.
Alors voir ce Dieu se comporter comme un étudiant en master devant son professeur, cela m’a fait tout drôle et m’a fait réaliser à quel point le gentil monsieur était considéré comme un dieu vivant se baladant parmi nous, pauvres mortels, distribuant sa bonne parole à qui voulait l’entendre.
Ce processus de déification n’est pas isolé en science, loin de là. La science en général a ses grands noms, vivants ou morts, hissés au rang de membre de l’olympe de la découverte scientifique, souvent seules figures scientifiques connues du grand public. Moi aussi, j’admire plus que de raison les travaux de certains scientifiques, voire les scientifiques directement, souvent parce qu’ils se hissent au-dessus du lot par leur analyse fine de problèmes, leur capacité à rebondir sur un échec et à prévoir la bonne analyse pour prouver ce qu’ils veulent prouver.
Ce qui me gêne à chaque fois que moi ou d’autres hissons un collègue sur l’olympe de la science, mes poils se hérissent. En science, milieu qui devrait être peuplé de gens rationnels et raisonnable, il existe des créatures légendaires qui gravitent en dehors des limites raisonnables que notre métier devrait garantir. Certes je le fait aussi parfois, mais quand-même.
Et puis après que le gentil monsieur ait donné son talk, je me suis rappelé d’un truc que j’avais lu je ne sais plus où. Les gens ont besoin de guides, de repères, de marques. Hisser des collègues sur un piédestal, aussi irrationnel cela puisse être, permet de donner un minimum de sens dans une quête de la connaissance où l’on navigue un peu à vue dans un océan d’ignorance. Déifier des figures comme Einstein, Feynman ou Darwin permet de se donner des buts à atteindre, des modèles à imiter, on se prend à rêver tel des gosses « un jour je serai comme Untel ».
Et (surtout) pendant une thèse, c’est important d’avoir une petite lumière d’espoir dans la pénombre du laboratoire vide un dimanche après-midi d’hiver.
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